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Sur le bord de la route, les lauriers-roses offraient leurs corolles au soleil du début de l'après-midi. Entre les ronces, les mûres juteuses n'attendaient que ma main pour les cueillir et, au loin, le sommet du Vésuve pointait vers le ciel comme un hommage aux dieux, ses flancs généreux disparaissant sous les ceps noueux et les bosquets. Le parfum boisé des treilles et des cyprès, auquel se mêlaient les légers effluves iodés de la mer toute proche, m'enveloppa. J'inspirai l'air vivifiant à pleins poumons tout en engloutissant les mûres grappillées sans descendre de ma monture. La Campanie semblait plus soucieuse de m'apparaître sous son meilleur jour que moi de m'y installer et, pourtant, les dieux savaient qu'en cet instant je lui étais reconnaissant pour ces parfums et cette débauche d'espace. Comment ne pas l'être après onze mois de geôle à Rome, enfermé dans les sous-sols du Palatin... " Pompéi ? Nous partons pour Pompéi ? " s'était écrié Acarius, l'esclave personnel de sa mère, lorsque je lui avais annoncé que nous allions nous installer dans la région. " Mais le feu y couve et gronde sous la terre ! Il faut s'appeler Hercule - et être aussi téméraire que lui - pour oser élever des villes sur le toit du domaine de Vulcain ! " J'avais ri, alors, de cette grotesque légende qui plaçait le domaine du dieu ardent dans les parages. J'ignorais que j'allais déchanter sous peu mais, pour le moment, tout paraissait paisible. Le long de la voie pavée, fréquentée sans être trop encombrée, les luxueuses villas suburbaines présentaient leurs façades aux stucs multicolores à la caresse du soleil. - Wotan ? La voix de Hildr filtra à travers les lourds rideaux bleus du chariot que conduisait Acarius. Je fis pivoter ma monture et me penchai entre les pans entrebâillés. - Quelque chose ne va pas, mère ? Un tout jeune aurige surgit alors dans un fracas de roues et de sabots ferrés. Il fit dangereusement zigzaguer son char de course flambant neuf entre chariots et marcheurs et manqua de couper net les jarrets de ma jument avec les essieux de son véhicule. Je l'apostrophai vertement et, sans ralentir ni même se retourner, il leva bien haut la main en un geste grossier pour me faire comprendre où je pouvais ranger mes invectives. - Fils de pou ! s'offusqua Acarius, faisant sourire les autres voyageurs. Arriviste ! Mais le garçon était déjà hors de portée de voix. - Sommes-nous bientôt arrivés, Wotan ? s'enquit ma mère. Io ne cesse de s'agiter. Un feulement plaintif s'échappa du véhicule et deux grosses billes vertes brillèrent dans la pénombre. La pauvre bête avait hâte de se dégourdir les pattes, mais je ne pouvais laisser un léopard adulte trottiner libre à mes côtés et semer la panique sur une voie aussi fréquentée. Je tendis la main. Io enjamba ma mère avec délicatesse pour venir frotter son museau suppliant contre ma paume et je lissai son pelage tacheté. - Nous serons en vue de la ville d'un moment à l'autre, encore un peu de patience. Hildr sourit, hocha la tête et s'installa aussi confortablement que possible sur les coussins. L'orage gronda soudain. Bien trop loin à l'ouest pour voiler le ciel d'azur au-dessus de nos têtes. Io n'en coucha pas moins les oreilles en montrant les crocs et ma mère lui caressa la croupe. - Le marteau du fougueux Tyr s'abat avec colère, soupira-t-elle en regardant le ciel. Et ce n'est pas contre toi, quoi que tu en penses, ajoutat- elle avec assurance. Tu as fait ce qu'il fallait, Wotan. Exactement ce qu'aurait fait ton père. Je lui adressai un sourire rassurant. - Et mon père m'a appelé Kaeso, mère. Pas Wotan. Souviens-t'en lorsque nous serons arrivés. Les Romains ne portent pas les sang-mêlé dans leur coeur. Elle m'adressa un sourire railleur et ses yeux bleus scintillèrent comme des lames à demi dégainées. - Que les Romains s'étouffent avec leur morgue. J'appelle mon fils comme je l'entends. Elle referma les rideaux du chariot avec un petit rire provocateur. Hildr, ma mère, était originaire de Germanie. Ses dieux, ses convictions et sa façon d'appréhender le monde n'avaient rien de romain ni même de purement " germanique " car elle était bructère, de ceux qui avaient infligé les pires défaites aux envahisseurs romains. Ces mêmes Bructères, bien connus pour leur sauvagerie qui, contrairement à leurs frères de race, étaient menés au combat non par leur chef de tribu mais par leurs reines et prophétesses. Ma mère était l'une d'entre elles avant de devenir la prise de guerre, puis l'esclave de Drusus, le frère de l'empereur actuel, Tibère César. La prophétesse de son clan. Une princesse bructère belle et sauvage comme un jeune chat. Oui, elle était belle, ma mère, et autrement plus brillante que les nobles romaines qui la traitaient avec condescendance bien qu'elle les dépassât toutes d'une bonne tête, au sens propre comme au figuré. Ni son statut parmi les siens, ni ses connaissances occultes, ni le rang élevé de mon père - qui l'avait achetée à Drusus, affranchie puis épousée - n'avaient jamais pu briser le mur de mépris qui isolait Hildr du monde " raffiné " où nous vivions. Je méditais encore sur ce monde romain si " civilisé " et si " tolérant ", à en croire nos philosophes, lorsque, vers la huitième heure (note : Vers midi. Huitième heure à compter du lever du soleil en été), je vis enfin se découper les murailles de Pompéi à l'horizon. Paradoxalement, ma fatigue monta d'un cran. Comme les dernières foulées d'une course, la distance qui me séparait du " joyau de la Campanie " me semblait infranchissable. Je grattai le rideau du chariot et ma mère passa la tête par l'entrebâillement. - Nous sommes arrivés, annonçai-je en élevant la voix pour couvrir le bruit des roues, des conversations et des sabots. Elle adressa à ses dieux une prière silencieuse et Io voulut sauter hors du chariot. Je la retins de justesse. Un enfant efflanqué d'une dizaine d'années, qui marchait sur le bord opposé de la voie au côté d'un vieillard, poussa aussitôt un cri en pointant un doigt dans ma direction mais, le temps que l'homme se retourne, j'avais refermé les pans du rideau. - Je ne mens pas ! insista le petit en tirant son aïeul par le bras. Le grand blond, là-bas, il a un lion avec des taches ! Le vieil homme se contenta de hocher la tête avec un sourire indulgent et je pris place dans la file d'attente des chariots, devant la Porta Saliensis, la porte du Sel, l'une des huit que comptait la ville. Renforcée par des pilastres de tuf gris, elle s'ouvrait dans de hauts remparts à double courtine. Nous paraissions être à l'endroit le plus élevé de la ville, un site de défense stratégique où se dressaient les tours de garde de la cité. Elles dominaient les murs et leur construction remontait sans doute au siège de Sylla. Les engins de guerre avaient d'ailleurs laissé des traces bien visibles dans le tuf tendre et, entre les graffitis, des dizaines de chocs et de trous parsemaient la muraille. La file d'attente s'ébranla enfin et je secouai la tête comme si ce simple geste pouvait chasser l'amertume de me trouver là. Trois grands arcs s'ouvraient devant nous à l'extrême encoignure nord-ouest de la fortification. Celui du centre était destiné aux chariots. Je m'y engageai et, en passant sous la voûte basse où la fraîcheur me parut presque mordante en comparaison du soleil cuisant sous lequel j'avais patienté, je remarquai un grand perron qui devait mener sur le chemin de ronde. Au pied du grand escalier, deux sentinelles vêtues de tuniques d'un bleu passé, le casque de guingois, le cheveu huileux et une barbe de plusieurs jours perçant sur le menton, somnolaient, assises sur des chaises pliantes et mollement appuyées sur leurs lances. Le plus âgé des deux hommes, aussi large que haut, faisait signe de passer d'un geste las et régulier sans même lever la tête ni prêter la moindre attention aux dizaines de voitures et de piétons qui franchissaient la porte. Au joyeux " Salut, Marcus ! Belle journée, hein ? " que lui lança le conducteur du chariot qui me précédait, il répondit machinalement par un son à peine articulé. Une telle désinvolture me laissa sans voix. Je fis signe à Acarius d'arrêter le chariot et il se fendit d'un regard offensé en désignant la file interminable de véhicules qui attendaient leur tour sous la chaleur assommante. - Ne bouge pas de là, ordonnai-je, provoquant un concert de jurons de la part d'un marchand de vin dont le chariot semblait sur le point de céder sous le poids des amphores. Tout à leur repos, les sentinelles ne se rendirent compte de rien et je sautai de mon cheval pour agiter une paire de tablettes sous le nez du plus jeune. - Milicien ? Je...Eh ! Milicien ! Il dormait à poings fermés et, à présent que j'étais près de lui, j'entendais distinctement son léger ronflement. - Désolé d'interrompre ta sieste, milicien, fis-je en secouant l'autre, qui répondait au nom de Marcus. J'ai besoin d'un renseignement. Il leva vers moi un regard vitreux et, après m'avoir considéré avec gravité de bas en haut, me fit signe de circuler. - Pas besoin de laissez-passer, étranger, tu peux y aller. J'eus un mouvement de recul, et pas seulement parce que son haleine empestait le vin. L'épithète d'étranger avait beau me coller aux sandales depuis ma plus tendre enfance, elle me vexait toujours autant.Même si je m'exprimais sans le moindre accent et en un latin parfait, ma haute taille, mes cheveux blonds et mes yeux bleus trop clairs me catapultaient inéluctablement dans la catégorie " barbare ". - Je vais voir l'épouse de Lucius Cornelius, insistai-je en lui présentant mes tablettes, qu'il dédaigna de consulter. Où puis-je trouver sa maison ? - Qui ça ? Demanda-t-il en étouffant un bâillement. Je répétai le nom et il plissa le front, poussant laborieusement l'information jusqu'à sa cervelle ensommeillée. - Cornelius...L'affranchi ? Le frère de Longinus le potier ? (Le marchand s'époumona dans mon dos et la sentinelle leva les bras au ciel d'un geste las.) Ça va, Gilvus ! Tu vois pas que ce grand gaillard est perdu ? Eh bien, recule un peu, par Jupiter ! Ronchonnant et jurant, le marchand finit par se faufiler entre le perron et mon chariot. - Le chevalier Lucius Cornelius Pompeius, précisai-je à l'intention de Marcus. Il fronça les sourcils et hocha la tête avant d'asséner un coup de coude à son compagnon, qui ripa sur sa lance et se réveilla en sursaut. - Tu sais où elle est, toi, la maison de Cornelius ? Le garçon bâilla en enfonçant méthodiquement l'index dans chacune de ses cavités nasales avant de l'essuyer sur son plastron de cuir terni. - Le frère du potier ? (Je me passai la main sur le visage, effondré, et le milicien lui répéta le nom complet.) Ah ! Ce Cornelius-là... (Il siffla.) T'as intérêt à avoir une bonne raison pour le déranger. Oh ! Mais... Attends un peu. Il est pas parti à Capri, lui ? Marcus haussa les épaules. - J'ai une lettre de recommandation pour son épouse, fis-je en tendant une fois de plus mes tablettes. Il les prit, dénoua le lacet et essaya de déchiffrer l'écriture élégante avant de les passer à son collègue. - Vas-y, toi, tu sais mieux que moi. Je me mordis la langue et Marcus commença la lecture à haute voix, ânonnant comme un écolier. - Ka-e-so Concorda...Concordia... - Kaeso Concordianus Licinus, m'emportaije. C'est mon nom. - Affranchi ? S'enquit-il. Je serrai les dents. Beaucoup d'esclaves affranchis prenaient le nom de leur maître, ce qui, pour ce milicien obtus, devait forcément être le cas du " barbare " que j'étais. N'obtenant pas de réponse, il poursuivit laborieusement sa lecture. - Tu viens rejoindre les milices civiles ? s'écria-t-il joyeusement en découvrant la raison de ma présence en ville. Je sais pas quelles ficelles t'as tirées pour arriver ici mais t'as eu sacrément raison, parole de Marcus, murmura-t-il avec un clin d'oeil. Y se passe jamais rien. Il me tendit les tablettes, mais je les repoussais. - Poursuis. - Centau...centu... - Centurion, lut le plus jeune par-dessus son épaule. Centurion ? Sa mâchoire retomba et il échangea un regard affolé avec son compagnon. Ils blêmirent de concert et, laissant échapper leur lance, se redressèrent d'un bond pour me saluer en une pitoyable parodie d'attitude militaire. - Sois le bienvenu à Pompéi, centurion ! Ils transpiraient soudain à grosses gouttes et leurs visages levés vers moi tremblaient comme des gâteaux de laitue. Je les dépassais tous deux d'une bonne coudée de haut comme de large. - Je ne le répéterai qu'une fois encore, fis-je entre mes dents. Où puis-je trouver la maison du chevalier Lucius Cornelius Pompeius ? - Tout droit, centurion ! s'égosilla le plus jeune. Puis seconde voie à gauche jusqu'au carrefour d'Auguste. Avec des gestes secs, je ramassai leurs lances, les leur mis dans la main, redressai leurs casques sur leurs têtes et tirai sur leurs tuniques. - Lavez-vous, cirez-moi ces plastrons et rasez-vous la barbe ! - Àtes ordres, centurion ! J'esquissai un demi-tour mais revins sur mes pas, me saisis des chaises pliantes et les jetai contre la muraille couverte de dessins obscènes, les faisant sursauter. - Les tours de garde, c'est debout et les yeux ouverts ! Je les laissai plantés là, remontai sur ma jument et fis signe à Acarius en talonnant ma monture. Passer des troupes d'élite de la plus grande métropole du monde civilisé à la milice pouilleuse d'une petite ville de villégiature campanienne... Belle promotion pour un officier de trente ans ! 4 Nous suivîmes les indications de la sentinelle et descendîmes la voie du Sel avant d'obliquer à gauche. Les pavés de pierre brune du Vésuve faisaient tressauter le chariot à chaque pas et je me demandai comment ma mère pouvait rester aussi stoïque. Pas une seule fois durant le voyage je ne l'avais entendue se plaindre. Il n'en était pas de même pour Io, qui feulait de plus en plus fort, faisant se retourner les nombreux passants. Ceux-ci se demandaient sans doute si je ne transportais pas un malade contagieux risquant de provoquer une épidémie dans la ville. Ma jument commença à boitiller et je mis pied à terre en lui flattant l'encolure avant de la prendre par la bride. Elle avait perdu un fer. - Malédiction... Progressant à pas lents, je pris le temps d'observer ce qui m'entourait, essayant de distinguer les parfums d'épices, de cuisine, de fleurs, de terre ou de poussière qui m'assaillaient l'odorat. À première vue, rien ne paraissait distinguer Pompéi de n'importe quelle petite ville de province. Chacun vaquait sereinement à ses occupations ou s'apostrophait d'un trottoir à l'autre pour échanger salutations ou ragots. La chaussée était sillonnée par les roues des chars et les gros blocs de pierre qui coupaient régulièrement la voie, destinés à faciliter la traversée des piétons, étaient un cauchemar pour les chariots. Acarius, plus habitué au stylet du scribe qu'au fouet du cocher, y buta plus d'une fois. Une fraîche fontaine coulait à chaque croisement sous le regard bienveillant des lares du carrefour, placés dans des niches ou de petites chapelles peintes débordantes d'offrandes. Interrompant la partie de noix (note : Jeu d'adresse très répandu chez les petits romains.) d'un groupe d'enfants qui jouaient au pied d'une margelle, je guidai ma jument jusqu'à la vasque de pierre. Je l'y laissai boire tout son soûl et me penchai moimême sur le filet scintillant qui coulait de la bouche d'un satyre. - Il boite, ton cheval ! remarqua l'un des garçonnets aux cheveux bouclés et à la poitrine ornée d'une bulle d'or fin en caressant prudemment l'encolure d'ébène. Comment il s'appelle ? - Elle s'appelle Victoria. - Victoire ? Elle a gagné des courses ? questionna une fillette en robe prétexte tissée de lin fin. - Il y a longtemps, oui. - Et l'autre ? Demanda-t-elle encore. Tu lui donnes pas à boire ? - Idiote ! Railla le garçon à la bulle. Tu vois pas qu'il est harnaché au chariot ? Comment tu veux qu'il monte ? - T'es un cocher de course ? s'enquit un blondinet subitement intéressé par la conversation en tirant sur un pan de ma tunique. De quelle faction ? Les enfants faisaient la ronde autour de moi et je dus me soumettre à une avalanche de questions pendant que ma jument se désaltérait. - La maison du chevalier Lucius Cornelius Pompeius est-elle encore loin ? leur demandai-je, coupant court à leur babillage. À la mention du nom, ils grimacèrent et un bonhomme aux cheveux roux dont la mise brunâtre tranchait avec celle, blanche et pourpre, de ses camarades poussa un petit cri. Ces enfants ne portaient pas Pompeius dans leur coeur... - À gauche, m'informa la fillette. À la prochaine fontaine. Une grande maison toute fermée peinte en jaune et orange avec une grosse porte et un petit chien qui aboie tout le temps. - Et qui mord, précisa le petit rouquin en se frottant le postérieur, le souvenir encore vif de sa dernière rencontre avec le cerbère, apparemment. - Dis... reprit la fillette, plus curieuse que jamais. T'es batave, pas vrai ? Je les ai vus avec mon père là-bas, à Misène. Ils sont exactement comme toi. Sauf que eux, ils ont les cheveux drôlement plus longs. Je soupirai. Les Bataves étaient des tribus germaines alliées depuis toujours aux Romains. Certains des meilleurs guerriers bataves composaient même la garde rapprochée de l'empereur et de sa famille, la célèbre garde germanique. J'allais me pencher en avant pour répondre " Non, bructère... " d'un ton caverneux et rire de les voir prendre leurs jambes à leur cou en hurlant, mais me ravisai. Contrairement aux petits citadins de la capitale, ils n'avaient sans doute jamais entendu parler des terribles tribus dont était issue ma mère. - Raté. Je suis tout ce qu'il y a de romain, jeune fille. Désolé. Elle haussa les épaules. - Tant pis. T'es joli quand même. Je la remerciai en riant et ils agitèrent joyeusement la main tandis que je rejoignais le chariot. - D'après les enfants, ce n'est plus très loin, mère, fis-je en me penchant entre les rideaux. Elle replia son petit éventail d'ivoire et soupira. - Il était temps. Pourquoi ris-tu ? - Rien, une réflexion des gamins. Et si j'en crois leur réaction et celle des sentinelles, les habitants ne semblent pas particulièrement apprécier Cornelius Pompeius. Tu sais...Je peux te louer un appartement près de la caserne. Je suis persuadé qu'il y a des immeubles très corrects et que... Ma mère tendit sa main ornée de fins bracelets d'or, dernier cadeau de mon père, pour me caresser la joue. - Mieux vaut éviter toute dépense superflue pour l'instant, Wotan. Et ce n'est pas à Pompeius que nous aurons affaire, de toute façon, mais à son épouse. Ta cousine Concordia m'a juré tous ses grands dieux que c'était une femme intelligente et très distinguée. De plus, son état exige des soins attentifs et il est de mon devoir d'user des dons que les dieux m'ont donnés. - Mais... - Cesse de t'inquiéter. Et toi, reste couchée, ajouta-t-elle en repoussant Io au fond du véhicule. Ma mère referma les rideaux, coupant court à mes protestations, et je poursuivis sur la voie apollonienne. À en juger par le luxe des façades, les balcons fleuris et les trottoirs pavés de pierres ou de briques orangées dispendieuses, je me trouvais dans l'un des quartiers les plus riches de la cité. Les esclaves en livrée allaient sans la moindre hâte de l'une à l'autre des immenses maisons où, par l'entrebâillement d'une porte restée ouverte, on devinait les soieries des tentures et les dorures des statues dans la pénombre des vestibules. Nous atteignîmes bientôt un carrefour sur lequel veillait la statue du regretté empereur Auguste en cuirasse ornementée et nu-pieds sur son piédestal. Contre celui-ci s'élevait un laraire éclatant dédié à son Génie et débordant d'offrandes diverses. Devant moi, juste à l'angle, s'élevait une maison aux murs aveugles stuqués d'orange et de jaune. Sur la façade surplombant la voie apollonienne, une porte ferrée dissuadait tout visiteur de venir troubler la quiétude des propriétaires. - Nous sommes arrivés, fis-je à Acarius, qui descendit du banc du chariot pour s'entretenir avec ma mère. Après avoir attaché ma jument à l'anneau d'une borne, j'enfilai discrètement une tunique blanche ornée de deux bandes pourpres, symbole de mon rang équestre. Elle était froissée. Je vérifiai d'un geste le morne ordonnancement de ma coiffure et ajustai ma ceinture. Cela ne devait pas être fameux mais bon... Je tapai à la porte du bout du pied et un clapet coulissa sur le battant, au niveau de mon visage. Un nez proéminent et un oeil noir apparurent à tour de rôle. - Je suis Kaeso Concordianus Licinus, me présentai-je, et je dois voir dame Olconia. Je glissai mes tablettes dans la trappe et entendis grincer une bâcle. Le portier ouvrit. C'était un esclave chenu au nez en bec d'aigle et vêtu d'une tunique ocre. Il s'inclina avec déférence. - Ma maîtresse vous attendait impatiemment, annonça-t-il. Dame Concordia, votre cousine, lui a fait parvenir un courrier l'informant du jour de votre arrivée, ajouta-t-il en voyant mon étonnement. (Il remarqua le chariot et me désigna la ruelle qui s'ouvrait à droite de la maison.) Tu peux le faire entrer par la porte du jardin, j'ai prévenu l'intendant. - Ma jument a perdu un fer, je dois trouver un forgeron pour... - Inutile, me coupa-t-il, affable, nous avons ce qu'il faut. Je t'en prie, entre. Il s'effaça et je tendis le bras à ma mère, qui venait de descendre du chariot. Le matin, elle avait revêtu une robe d'une blancheur éclatante dont les dizaines de plis lui retombaient harmonieusement sur les pieds. Maintenu par un bijou dont le cabochon ornait le front, un pan du vêtement lui recouvrait la tête, laissant échapper des quelques mèches dorées à peine striées d'argent. Le tout était d'une élégance époustouflante et le portier la détailla un long moment, bouche bée, avant de se reprendre et de s'incliner devant ce qui devait probablement être la femme la plus grande qu'il ait jamais vue. Bien que je dépasse largement les six pieds de haut, les yeux de Hildr étaient presque à hauteur des miens lorsqu'elle se tenait debout. Acarius disparut dans la ruelle avec le chariot et mon cheval et nous pénétrâmes dans le vestibule aveugle. - Installez-vous, proposa l'esclave en nous désignant un petit divan recouvert de soie pourpre. Je vais chercher Dame Olconia. La demeure affichait dès l'entrée l'aisance des propriétaires. Le sol était recouvert de délicates mosaïques géométriques et les murs peints de fresques religieuses aux tons chauds. Sur l'un d'entre eux, Pâris faisait tourner sa pomme d'or entre ses doigts, hésitant entre les trois déesses drapées d'aussi peu de modestie que de vêtements. À la lumière de l'une des lampes à huile, je détaillai le visage du jeune berger aux joues rosies, si réaliste qu'il paraissait sur le point de tourner la tête. Un aboiement perçant résonna soudain dans le vestibule et une petite touffe hargneuse de poils gris se serait jetée sur nous si une main secourable ne l'avait interrompue dans son élan. - Suffit, Apollon ! gronda la nouvelle venue d'une voix presque aussi stridente que les glapissements du rat velu qu'elle tenait sous le bras. Vous voilà enfin ! (Le chien donna de la voix et elle lui couvrit le museau de la main.) Suffit, j'ai dit ! Tu dois être Ildié, ajouta-t-elle en détaillant ma mère comme si elle était un bibelot barbare vendu par un marchand venu de Gaule. Ma mère s'inclina légèrement mais sans se lever, ce qui ne parut pas choquer notre hôtesse outre mesure. - Plus ou moins...C'est " Hildr ". Je ne pouvais détacher le regard de la jeune femme fardée - je devrais dire " plâtrée ". D'énormes saphirs bleus scintillaient à ses lobes, entre des boucles de cheveux décolorés, brûlés par le fer, et un rubis en sautoir pendouillait sur une robe de soie verte surpiquée de jaune qui ellemême recouvrait à moitié des brodequins de cuir blanc. Cette femme était un modèle de mauvais goût. Ou, à l'instar d'un garçon que j'avais connu lorsque j'avais fait mes classes dans la garde prétorienne, elle ne distinguait pas les couleurs. - Quel nom amusant ! Tellement original ! Ma mère ne répondit pas, les yeux fixés sur le ventre énorme de notre hôtesse. À dire vrai, il n'était pas plus gros que le reste. La nouvelle venue n'était que graisse, fards et joaillerie. Elle paraissait aussi beaucoup plus jeune que ne l'avait laissé entendre ma cousine Concordia, mais à un stade de grossesse bien plus avancé que prévu, ce qui inquiétait visiblement ma mère. Celle-ci dissimulait son dépit mais je la connaissais trop bien pour ne pas remarquer le petit pli oblique qui apparaissait sur son front lorsqu'elle était particulièrement contrariée. La future mère dut élever la voix pour couvrir les aboiements, qui avaient repris de plus belle. - Concordia ne tarit pas d'éloges sur sa tante à la science infinie. Ni sur son intrépide cousin, crut-elle bon de renchérir en me lançant une oeillade séductrice. Apollon ! Tais-toi ! - Ce sera une joie pour moi de mettre ton enfant au monde, assura Hildr. Et de veiller à ce que tout se passe au mieux jusque-là. La jeune femme se raidit à ces mots et une rougeur soudaine perça sous la couche épaisse de ses fards. - C'est ma mère, qui est enceinte ! La mienne laissa échapper un hoquet confus et je me mordis la langue pour ne pas rire. - Les voilà ! Je me retournai pour voir entrer dans le vestibule une femme d'une quarantaine d'années, racée et élancée. Malgré le poids qui alourdissait ses entrailles, elle vint vers nous d'une démarche aérienne pour prendre les mains de ma mère dans les siennes et, à ma grande surprise, les porter à son front en signe de respect. - Soyez les bienvenus à Pompéi. Vous avez déjà fait la connaissance de Saturnia, à ce que je vois. Et de ce... cette chose, ajouta-t-elle en désignant le chien poilu, qui s'époumonait dans les bras de sa maîtresse. Saturnia, par pitié, fais taire cette bête ou fiche-la dehors ! La jeune femme s'exécuta de mauvaise grâce. - Quel horrible animal ! Excusez ce vacarme. H-il-dr, c'est bien ça ? Je le prononce comme il faut ? Ma mère sourit avec indulgence. - C'est quasi parfait. - C'est un honneur pour moi de t'accueillir. Lorsque notre chère Concordia m'a parlé de toi, je ne parvenais pas à croire à ma bonne fortune. Et toi, tu dois être le séduisant cousin Kaeso, ajoutat- elle avec un regard gourmand en laissant courir son regard sur ma poitrine et mes jambes. Il est plus que temps qu'un homme à poigne reprenne en main le ramassis de paresseux qui compose l'essentiel des milices de cette ville. À leur décharge, crut-elle bon de préciser en remarquant ma moue déconfite, il faut avouer qu'il ne s'y passe jamais grand-chose. Je m'inclinai et lui tendis la lettre de recommandation de Concordia mais elle la repoussa avec un sourire aimable en caressant subrepticement le dos de ma main du bout de ses doigts. Après plusieurs mois de cachot, ce simple geste me fit remonter un long frisson jusqu'à l'épaule. - Range ces tablettes, centurion, ordonna notre hôtesse avec un sourire, consciente de mon trouble. Il ne sera pas dit que des membres de la noble famille Concordianus ont besoin d'une recommandation quelconque dans ma maison. - Merci, dame Olconia. C'est aussi un honneur de te rencontrer et une grande joie pour ma mère de pouvoir t'assister en ces moments délicats. - Tu peux dire " pénibles ", va ! Fit-elle en posant sa main fuselée sur son petit ventre rond. À mon âge... Grands dieux ! Qui l'aurait cru. Mais ta mère est là, maintenant, ajouta-t-elle en se tournant vers elle pour lui presser à nouveau les mains. Et Concordia m'a assuré que nul médecin de l'empire ne saurait surpasser sa science ni son expérience. Si tu savais comme je suis soulagée de ta venue ! Tu peux prendre tranquillement tes quartiers à la caserne, Kaeso. Ta mère ne sera pas traitée en simple invitée, dans ma maison, mais en amie. Concordia était bien en dessous de la vérité en nous disant que dame Olconia appréhendait sa grossesse tardive. Malgré son ton enjoué et son sourire rayonnant, elle mourait de peur, sachant pertinemment que cette naissance risquait de lui être fatale. - Ils ont cru que c'était moi qui attendais un enfant, intervint Saturnia avec acidité, s'attendant probablement à ce que sa mère partage l'affront subi. Elle était revenue à pas de loup dans le vestibule et je m'aperçus qu'elle laissait courir un regard gourmand sur mes jambes nues. Quelle différence entre cette petite prétentieuse sans grâce et sa mère. - On ne peut guère leur en vouloir, ma fille..., laissa tomber cette dernière avec acidité. La jeune femme poussa un petit cri offensé et disparut sous le rideau de l'atrium dans une envolée de voiles et de cheveux décolorés. - Je ne voulais nullement la vexer, s'excusa ma mère. Dame Olconia agita négligemment la main. - Sa mère, la première femme de mon époux, l'a pourrie et son père lui passe tous ses caprices. Que cela lui serve de leçon. Mais je parle, je parle et vous devez avoir envie de vous rafraîch... Des aboiements plaintifs et des hurlements s'élevèrent alors de l'atrium et le portier, plus mort que vif, fit irruption dans la pièce. - Maîtresse ! Un fauve ! - Un quoi ? Je me précipitai dans l'atrium pour assister à un spectacle apocalyptique. Plusieurs esclaves et serviteurs en livrée ocre, tremblants de tous leurs membres et armés de balais, de récipients, de lampes ou de tout ce qui avait pu leur tomber sous la main, s'aplatissaient contre les murs peints en trompe l'oeil qui entouraient le bassin de l'impluvium. Plongé dans ce dernier jusqu'aux genoux, Acarius, toute dignité enfuie, suppliait Io, qui barbotait joyeusement au milieu des carpes, de bien vouloir recracher la touffe de poils grisâtres qu'elle tenait dans la gueule. - Elle a poursuivi le chien, maître ! Cria-t-il pour couvrir les hurlements de Saturnia. Je n'ai pas pu la retenir ! - Il a mangé Apollon ! bramait la jeune femme. Mère, ce monstre a mangé Apollon ! Hildr poussa un long gémissement plaintif et se couvrit le visage des mains, consternée. Je me dirigeai vers le bassin en adressant des gestes rassurants à tout ce monde. - Elle n'est pas agressive. Pas de geste brutal. Restez calmes. - Mais d'où sort cet animal ? s'enquit dame Olconia qui, bien que nerveuse, semblait plus amusée par le spectacle qu'inquiète pour sa sécurité. - C'est Io, intervint ma mère, horriblement gênée par la pagaille que nous venions de semer. Mon époux l'a ramenée à Kaeso d'une campagne en Afrique lorsqu'elle n'était encore qu'un bébé. - Elle a tué Apollon ! geignit de nouveau Saturnia. - Io ne tue que si je l'y autorise, assurai-je. Io ! Ici ! Ordonnai-je en désignant mes pieds. Tout de suite ! Martelai-je en voyant le regard du léopard se poser à tour de rôle sur moi et sur les carpes qui nageaient entre ses pattes, se demandant si le plaisir de tourmenter les poissons méritait la correction que je risquais de lui administrer. Le chien, suspendu par la peau du cou entre les crocs acérés, n'osait esquisser un battement de queue. Io inclina la tête sur le côté puis, d'un bond puissant qui provoqua un mouvement de recul des serviteurs et de Saturnia, sortit du grand bassin carré et s'ébroua pour chasser l'eau de son pelage tacheté. - J'ai dit : ici ! Maugréai-je en tapant du pied sur les mosaïques noires et blanches. Elle laissa échapper un petit feulement contrarié et s'assit devant moi, tête haute, mais sans desserrer ses robustes mâchoires. - Io..., menaçai-je. Avec une mauvaise volonté évidente et sans consentir à se baisser d'un pouce, elle recracha la touffe de poils qu'elle tenait dans la gueule. Le chien s'écrasa sur les mosaïques avec un couinement pathétique avant de filer vers sa maîtresse en jappant. - Elle est devenue à demi folle en voyant passer le chien, maître ! s'excusa le pauvre Acarius en sortant de l'impluvium. Vilaine fille ! - Quelle bête superbe ! s'extasia dame Olconia, qui avait enfin osé s'approcher. Puis-je ? Elle tendit prudemment la main vers la tête tachetée et Io accepta la caresse avec un ronronnement, pour la plus grande joie de la patricienne, qui s'accroupit à côté d'elle pour lui gratter le front entre les deux yeux et lui chatouiller les moustaches. - Dame Olconia, non ! voulut la prévenir ma mère. Ne faites pas ç... Io éternua brutalement à la figure de notre hôtesse, la couvrant d'eau et de bave. L'une se raidit, dégoûtée, et l'autre se figea, la truffe morveuse, bien consciente à voir ma mine déconfite qu'elle venait de faire une bêtise mais laquelle, ça... 4 Après un bain dans les thermes privés de la maison - et avoir joui sans retenue des attentions d'une jeune esclave gauloise généreusement envoyée par Olconia - je laissai Hildr et Acarius à leur installation pour prendre mes fonctions dans ma nouvelle caserne et me présenter chez le préfet de la ville. J'avais revêtu une tunique bleue, la couleur des milices locales, et une sobre cuirasse de cuir brun sans ornementation, achetée chez l'un des meilleurs armuriers de Rome. Les sangles latérales étaient encore un peu roides mais se détendraient vite. J'avais complété ma tenue par une paire de caligae à la semelle cloutée et un ceinturon ayant appartenu à mon père, dans lequel j'avais glissé mon meilleur glaive, fraîchement aiguisé, huilé et astiqué, et le poignard qui lui faisait pendant. Io, un large collier de cuir autour du cou, attendait patiemment dans le vestibule, sa courte laisse dans la gueule. Élevée à Rome parmi les chiens de combat de la caserne prétorienne, elle avait parfois du mal à comprendre qu'elle n'en était pas un elle-même - et devait par conséquent se garder de réagir comme tel. Un molosse qui bondit sur vous pour vous lécher la figure est une épreuve particulièrement désagréable, mais s'il s'agit, de surcroît, d'un léopard... Je coinçai mon casque à crête pourpre transversale sous le bras et fixai la laisse au collier de Io, impatiente de sortir au grand air se dégourdir les pattes. - Et pas de bêtises ! la prévins-je. Personne ne te connaît, ici. À Rome, Io était mon sous-officier le plus efficace. Elle me suivait dans chacune de mes rondes et de mes missions. Terreur des voleurs et des fauteurs de trouble de tout poil, qui détalaient comme des souris en la voyant apparaître au coin d'une rue, elle n'avait pas son pareil pour arrêter une bagarre ou calmer un rassemblement menaçant de dégénérer, ce qui était monnaie courante dans la plus grande cité de l'empire, particulièrement à l'occasion d'élections. Coqueluche des enfants, qui la cajolaient et la gavaient de friandises, toujours bienvenue dans les boutiques, tavernes et établissements officiels, d'où elle faisait fuir par sa simple présence les voleurs et les mécontents, Io évoluait dans la cité impériale avec des allures de reine inspectant son royaume, à l'affût du moindre incident. Qu'en serait-il à Pompéi ? Le portier nous ouvrit le battant sans la quitter des yeux, les jambes flageolantes, et me souhaita une bonne journée après m'avoir indiqué le chemin de la caserne des milices civiles et la maison du préfet Septimus. Le soleil tapait dur, à l'extérieur, et l'air surchauffé me coupa le souffle. Il me fallut quelques instants pour m'habituer à la lumière éclatante de la rue et ce fut suffisant pour provoquer cris affolés et exclamations de surprise chez les passants. Je leur adressai des sourires apaisants en tapotant la croupe d'Io, qui dévisageait les gens sans comprendre pourquoi ils s'écartaient sur son passage et refusaient de répondre à ses feulements de salut par une caresse ou un mot aimable. Mon uniforme, ma carrure peu commune et la laisse que je tenais fermement en main rassuraient cependant les badauds et, comme je m'y attendais, les enfants, poussés par la curiosité, furent les premiers à oser s'approcher. " Comment il s'appelle ? ", " Il mord ? ", " Je peux le tenir ? ", " Il va habiter ici, maintenant ? "... Plus nous avancions sur la voie Apollonienne et plus les questions fusaient des bouches des bambins, qui nous précédaient pour se passer le mot et annoncer l'incroyable spectacle. Lorsque Io et moi nous engageâmes sur la grande voie pompéienne, qui traversait la ville du nord au sud, certains commerçants sortirent même sur le pas de leur porte pour nous regarder passer. Tout comme à Rome, je constatai qu'une fois vêtu de mon uniforme, le " Germain " disparaissait comme par magie. Les passants ne voyaient plus en moi un barbare mais un grand soldat romain aux cheveux clairs et aux yeux bleus, plus particulièrement les femmes, qui m'adressaient oeillades timides ou sourires engageants. Cela me soulagea bien plus que je ne saurais l'admettre. Être considéré comme un étranger dans son propre pays n'est pas une sinécure, surtout lorsqu'on est chargé de le défendre... - Belle bête ! plastronna un forgeron trapu, les bras croisés sur son tablier de cuir pour dissimuler l'imperceptible tremblement de ses mains. Je le remerciai d'un hochement de tête et un tavernier dont une partie du comptoir donnait sur la rue - et qui voulait sans doute en remontrer à son voisin en matière de courage - m'interpella à son tour. - Un solide garde du corps que tu as là, centurion ! - Qui est aussi le vôtre, à présent ! répondisje avec un salut. Ma réponse parut lui plaire et il s'extirpa de son comptoir pour offrir à Io - après s'être assuré que le forgeron n'en manquait pas une miette et que ma compagne ne risquait pas de lui arracher un bras - une saucisse juteuse, fraîchement sortie des braises. - Pour te donner du coeur à l'ouvrage, ma belle ! Fit-il en lui flattant prudemment le garrot. Les voleurs ne manquent pas, ici ! Je m'apprêtais à le remercier quand je vis Io se figer, tendre l'oreille et s'aplatir au sol avec une plainte déchirante, tremblant de tous ses membres. Mon sang ne fit qu'un tour. - Qu'est-ce que tu lui as donné ? Tonnai-je en saisissant le tavernier médusé par le col. - Mais rien ! Balbutia-t-il. Ce sont des saucisses faites de ce matin, je ne... Le grondement du tonnerre l'interrompit. L'orage avait-il tourné sans crier gare pour s'abattre sur la cité ? Le ciel était pourtant parfaitement dégagé. Curieux... Le tonnerre grondait cependant comme je ne l'avais jamais entendu, à vous en faire vibrer les entrailles. Io gémit de plus belle et le tavernier m'attrapa par l'une des sangles de ma cuirasse. - Ne reste pas là ! Hurla-t-il pour couvrir le bruit assourdissant. Il me tira de force dans la taverne et la foule s'éparpilla soudain comme une envolée de moineaux pour se réfugier sous le premier porche ouvert. En un clignement de cils, tout ne fut plus que cris, affolement et prières, bientôt couverts, cependant, par l'assourdissant grondement. Mis de force à l'abri de la taverne par les badauds épouvantés et Io serrée contre moi, j'essayai de scruter le ciel par l'une des petites fenêtres à la recherche de nuages. Le bruit devint tellement puissant que je crus un instant que le sol lui-même vibrait. Puis tout cessa, aussi vite que cela avait commencé. Les quelques promeneurs qui s'étaient agglutinés dans l'établissement se figèrent, attendant je ne sais quoi, le visage blême et les yeux écarquillés. - Regardez, le léopard se lève ! remarqua une femme replète. En effet, Io s'était redressée sur ses pattes et s'ébrouait, parcourue de frissons. Comme s'il s'agissait là d'un signe, chacun se détendit et adressa aux dieux une prière de remerciement. - Vous avez souvent ce genre d'orages ? m'informai-je, époustouflé par ce à quoi je venais d'assister. Des dizaines de paires d'yeux étonnés se tournèrent vers moi et le tavernier essuya la sueur qui coulait de son front d'un revers de main. - Quel orage, centurion ? - On voit que tu es nouveau ici, centurion ! ironisa un petit vieillard rabougri vêtu d'une tunique jaune passée. - C'était un tremblement de terre, centurion, précisa le propriétaire. Un petit, précisa-t-il, Vulcain soit remercié de sa clémence. La femme replète désigna le sol. - Le forgeron travaille sous nos pieds, centurion. Un coup de marteau lui aura échappé mais il a eu la bonté de le retenir, grâces lui soient rendues. - Un tremblement de terre ? Répétai-je, interdit. - Entendrez-vous le message, cette fois ? sanglota soudain un homme à la voix éraillée. Ou allez-vous rester sourds à sa colère et nous condamner tous ? - La ferme, Brutus ! gronda le tavernier tandis que l'endroit se vidait. À contre-courant des gens qui sortaient, je vis surgir un vieil homme maigre à faire peur, rongé par la pourriture - ou la saleté ? - et vêtu de haillons repoussants. Il s'approcha de moi en boitillant sur sa canne et me transperça de son étrange regard jaune. Je n'avais jamais vu d'homme avec des yeux de cette couleur. - Fiche le camp, Brutus ! menaça le maître des lieux. Personne ne veut entendre tes élucubrations ! Mais loin d'obéir, l'homme s'agrippa à ma cuirasse de ses longs doigts noueux. - Elle est en colère, centurion, murmura-t-il en une horrible grimace qui découvrit ses dents gâtées. Ils l'ont salie, déshonorée ! Et un jour, Elle nous le fera payer, oui, tu peux me croire. - Qui ? Demandai-je. - Ne fais pas attention à lui, centurion, il est fou, fit le tavernier en se tapant la tempe du doigt. - Elle ! Siffla le vieil homme. Pompéi ! Elle sait et voit tout ! Les crimes et les complots ! Ceux que les gens de Rome ont apportés avec eux. Luxurieux, dépravés, meurtriers ! Tous des assassins ! Tous ! Et elle le sait, Elle. Elle les fera tous rôtir dans les flammes de la purification, et plus tôt qu'ils ne le pensent... Le tavernier lui tendit du pain et une saucisse. - Ça suffit, Brutus, prends ça et fiche-moi le camp ou je demande au centurion de te mettre en prison. C'est ça que tu veux ? Effrayé, l'homme me lâcha et se saisit de la nourriture, qu'il serra contre sa poitrine comme un trésor. - Elle est vivante, centurion, murmura-t-il encore avant de s'esquiver. Regarde-la bien et tu la sentiras vivre et penser... - Ne fais pas attention à lui, centurion, railla le tavernier. Il est un peu dérangé mais il n'est pas bien méchant. Tout le monde le connaît, ici ; il est aussi vieux que les murs ! Je le saluai et sortis dans la rue, hébété. Hormis quelques pots de fleur à terre et une brouette renversée, sans doute dans l'affolement, la cité ne paraissait pas avoir à déplorer de grands dégâts. Les habitants semblaient d'ailleurs agir comme si rien ne s'était passé. L'habitude, sans doute. Je songeai un instant à revenir sur mes pas pour m'assurer que ma mère n'avait rien, mais me ravisai. Tout était tellement normal que cela me parut déplacé. En fait, j'étais le seul à être choqué par ce qui venait de se produire et c'était très gênant, presque honteux. De quoi aurais-je l'air en faisant irruption dans la maison de notre hôtesse alors que les enfants eux-mêmes jouaient tranquillement dans les rues et avaient refait un cercle autour de moi et Io ? Essayant de garder ma dignité et un semblant de détachement, je poursuivis donc sur la voie pompéienne, ralenti par les passants et les commerçants curieux qui voulaient savoir qui j'étais et s'étonnaient de ma curieuse compagne. À croire que le tremblement de terre n'avait jamais eu lieu. Avides de se montrer sous leur meilleur jour, les Pompéiens m'assommaient d'informations sur leur ville. Tel quartier méritait vraiment un coup de balai, tel autre offrait les meilleures tables, un autre encore avait récemment subi un incendie, etc. Et quand j'osai enfin poser une question sur ce qui venait de se produire, je n'eus pour toute réponse que des haussements d'épaules indifférents et un " Oh ! Ça arrive tout le temps ! ". Charmante cité... J'avais quitté le quartier fortuné, si j'en croyais les nombreux immeubles collectifs à trois ou quatre étages qui s'élevaient entre de rares maisons particulières, de construction bien plus ancienne. Ils étaient très bien entretenus, leurs balcons fleuris repeints de frais par les locataires et leurs murs stuqués de jaune, rouge et bleu à peine marqués par les intempéries. Sur certains d'entre eux, on pouvait lire les annonces de spectacles passés ou à venir, peintes en lettres vives et parfois ornées d'un dessin plus ou moins adroit : combats de gladiateurs ou spectacle théâtral offert à la ville par untel pour telle ou telle occasion. Nous étions en fin d'après-midi et de nombreuses personnes sortaient des thermes publics dont l'une des façades donnait sur la voie pompéienne. Les jeunes gens qui quittaient la palestre réagirent avec autant d'enthousiasme, si ce n'est plus, que le reste de leurs concitoyens en me voyant passer. À ce train-là, je n'arriverais pas chez le préfet avant la tombée de la nuit... - Ta caserne est juste là, centurion, m'informa un jeune patricien lorsqu'il sut que je venais prendre mes fonctions dans sa cité. Il gratouillait l'oreille d'Io, qui ronronnait comme un chat. Je jetai un coup d'oeil de l'autre côté de la rue par-dessus la tête des badauds et retins de justesse un juron. La caserne semblait occuper la moitié du pâté de maisons mais, si sa taille était tout à fait honorable, on ne pouvait en dire autant de son état...La façade délavée, les battants des fenêtres et la porte semblaient ne pas avoir bénéficié d'un coup de pinceau, encore moins d'éponge, depuis la mort du grand Jules César, soixante-quinze ans plus tôt !Même de là où j'étais, je pouvais voir l'agglomérat de feuilles mortes, de poussière et de saleté qui obstruaient les gouttières du toit, dans lesquelles ne devaient plus circuler que les souris, les cafards et les oiseaux installés dans les conduits depuis plusieurs générations. Sur le seuil, sous l'avant-toit, la sentinelle que j'avais croisée à la porte du sel se curait les dents. Io et moi traversâmes le carrefour pour nous présenter devant Marcus, " en faction " sous le porche. Il s'était bien fendu de quelques efforts vestimentaires mais cela restait largement insuffisants à mon goût. Sous la lumière rougeâtre de la fin de journée, sa cuirasse astiquée à la va-vite ne brillait que par endroits et les lanières de son casque, mal graissées, pendouillaient comme des morceaux de cuir mâchouillés par un chiot. Pour comble du désastre ses sandales étaient mal lacées et il portait son glaive du mauvais côté. - Sois le bienvenu, centurion ! Beugla-t-il brusquement, faisant tressaillir plusieurs passants. Je fermai les yeux, mortifié, et Io s'approcha de Marcus en feulant pour renifler le bas de sa tunique. Le milicien recula, toujours aussi raide, jusqu'à s'aplatir contre le chambranle en essayant de garder la tête haute et la poitrine saillante, ce qui n'avait pour effet que d'accentuer sa bedaine. - Qui commande cette caserne, soldat ? lui demandai-je, provoquant de grands mouvements d'yeux affolés. - Toi, centurion, répondit-il après mûre réflexion. Je poussai un soupir déchirant. - Qui la commandait jusque-là, imbécile ! m'emportai-je, vaincu par la fatigue. - En fait...Chaque quartier était jusqu'à présent sous la responsabilité d'un milicien principal, centurion. Il n'y a pas d'officier supérieur. Autrement dit : la pagaille. Chaque groupe faisait ce que bon lui semblait dans son coin avant de revenir à la caserne pour dormir et s'empiffrer, le tout dans l'anarchie la plus totale. J'écartai Marcus du coude pour m'engouffrer dans le bâtiment. - Pousse-toi ! Et regarde devant toi, lorsque tu es au garde-à-vous, pas au plafond ! Je pénétrai dans une pièce carrée - autrefois peinte en bleu, si j'en croyais les restes délavés - qui tenait lieu de vestibule. Enfin, de vestibule... De vestiaire et de cantine, plutôt, si j'en jugeais par les restes de pelures de fruits et la vieille tunique qui gisaient sous les bancs. L'atmosphère était empuantie par de tenaces effluves de sueur rance et je pinçai les narines. - Qu'est-ce que c'est que ce fatras ? invectivai- je un garçon occupé à astiquer un casque noirci et probablement prévenu trop tard de l'imminence de mon arrivée. Il se redressa d'un bond et me salua. - Nous étions en train de mettre de l'ordre, centurion. - Je voulais dire : à quoi sert cette pièce ? - Euh...Un peu à tout, centurion. Je me plantai devant lui et approchai mon nez à un pouce du sien, à bout de nerfs. Il tremblait comme une feuille. - Non, pas à tout, milicien ! Elle sert à accueillir les visiteurs ! - Les visiteurs, centurion ? Je me dirigeai vers un bureau encombré de toutes sortes de saletés et extirpai une paire de tablettes poussiéreuses d'un tas de chiffons. - À prendre les plaintes des citoyens ! (Je brandis un rouleau mité.) À rédiger les rapports ! À écrire vos... J'avais voulu prendre un calame mais l'encrier était venu avec. L'encre avait séché dans le flacon. - Personne ne vient jamais, centurion, s'excusa le garçon. C'est une ville très calme. Un court instant, j'eus envie de maudire mon sage et vieil ami Nerva, qui avait réussi à me faire muter à Pompéi, m'épargnant ainsi la honte de devoir proposer mes services comme garde du corps ou mercenaire. Spolié de mes biens et ne pouvant plus subvenir à mes besoins, moins encore à ceux de ma mère, je n'avais certes pu jouer les fines bouches lorsque le préfet de la ville m'avait offert cette charge, mais là... Je jetai l'encrier inutilisable au milieu d'un tas de détritus et m'enfonçai dans le bâtiment. Le vestibule donnait sur une colonnade - elle aussi anciennement bleue - entourant une vaste cour carrée ayant grand besoin d'être nettoyée et désherbée. Au centre de cette cour m'attendait la plus pitoyable et la plus maladroite présentation de troupes à laquelle il m'avait été donné d'assister. - Soldats, en formation ! s'époumona un jeune homme aux cheveux châtains qui me tournait le dos lorsqu'il entendit mes sandales grincer sur les dalles. Il était vêtu, chose assez étonnante, d'un uniforme impeccable, ce qui était loin d'être le cas de ses compagnons. La quarantaine de miliciens qui n'étaient pas de corvée de garde ou de ronde s'étaient placés au centre de la cour en une formation qu'aucun manuel d'infanterie n'avait recensée jusque-là, les dieux en soient remerciés. Inutile de chercher un quelconque équilibre ni même une ligne droite, il n'y en avait pas. Quatre rangées d'oignons ventripotents, fessus, ossus, mal rasés, quinquagénaires ou tout juste pubères se dressaient entre les mauvaises herbes de la cour comme des échardes sur le dos d'un âne. - Bienvenu, centurion ! Les milices de la cité de Pompéi sont à tes ordres ! brailla encore le garçon en me faisant face, les yeux fixés sur mon plastron. À voir sa taille élancée, son menton glabre et sa beauté d'éphèbe, il avait revêtu sa toge virile depuis peu. Je m'approchai d'un pas las et Io, dont les yeux verts luisaient dans la pénombre, provoqua un mouvement de panique dans la laborieuse formation. Casques, lances et même un glaive, roulèrent sur le tapis herbeux. - Bon..., soupirai-je en pressant mon pouce et mon index sur mes yeux. Je veux voir tout le monde ici même demain à l'aube, faites passer le mot. Et, en attendant... disparaissez, décidai-je, totalement découragé. Pas toi, dis-je à l'éphèbe qui me fit plaisir d'un garde-à-vous en tout point parfait - hormis le fait qu'il ne me regardait pas en face et fixait toujours mon plastron. Sans demander leur reste, ses compagnons s'égaillèrent sous la colonnade, où s'ouvraient les dortoirs, le long des murs latéraux. - Comment t'appelles-tu, milicien ? - Quintus Ludius, centurion ! - Inutile de crier, Ludius. Et regarde-moi quand je te parle. Il rougit brutalement et leva la tête... pour fixer mon front. - Comment se fait-il que tu sois le seul qui ait l'air d'un vrai militaire, ici ? m'enquis-je. - Mon père servait dans les légions du Grand Drusus, centurion ! Annonça-t-il fièrement. - Le frère de l'empereur Tibère César ? (Il acquiesça.) Et toi, tu as choisi les milices civiles ? - Je n'ai pu rejoindre l'armée régulière, centurion. - Tu m'as pourtant l'air en pleine forme. Il se permit un large sourire. - Je suis aveugle, centurion. Sidéré, je m'approchai et remarquai, en effet, que ses prunelles grises ne me fixaient pas ni ne bougeaient. Voilà donc pourquoi il avait tant de mal à viser mes pupilles... - Que fais-tu ici, dans ce cas ? - Je suis courrier, centurion. Chargé de porter les messages et de transmettre les instructions à travers la cité. J'ai aussi en charge depuis peu la distribution des soldes tous les dix jours, centurion. - Sans y voir ? m'étonnai-je. - De jour comme de nuit, centurion, répliquat- il avec humour. Je me frottai le visage. Deux ronfleurs, un incapable, un troupeau d'incompétents et, maintenant, un aveugle. Cette caserne allait me rendre fou ! - Je connais chaque pavé, chaque mur et escalier de cette ville, centurion, plaida le garçon, inquiet de mon silence. Chaque cachette et chaque passage. Durant des années, j'ai étudié, effectué des reconnaissances dans chaque recoin de Pompéi et tu ne trouveras pas un homme capable de t'y guider comme je saurais le faire. Caches-y un as sous un pavé et je le trouverai ! - Dans ce cas, tu n'auras aucun mal à me montrer mes quartiers, Ludius. - C'est là, centurion, fit-il, déçu, en désignant sans hésitation aucune la porte qui s'ouvrait à l'extrémité nord de la cour. Ton esclave a apporté tes effets. Son enthousiasme était retombé et il s'était figé, le front barré d'un pli inquiet et les lèvres pincées. S'il me fit pitié ? Non. Ludius avait un caractère trop bien trempé pour cela et j'avais passé suffisamment de temps dans l'armée pour reconnaître un homme courageux lorsque j'en voyais un. Si je songeai à le mettre à la porte ? Bien entendu. Un officier dans ma position serait fou d'accepter un infirme inutile dans sa cohorte. Je laissai le silence s'éterniser, guettant une larme, une plainte ou un soupir, mais rien ne vint. Io renifla sa jambe et l'éphèbe tendit prudemment la main vers la tête du félin pour l'effleurer de ses doigts. - Tu n'es pas un chien... - C'est un léopard et elle s'appelle Io. - Je ne sais pas ce que c'est, s'excusa-t-il en caressant l'échine souple. La plupart de ses concitoyens avaient vu des léopards à l'occasion des chasses organisées dans l'amphithéâtre, mais le pauvre Ludius, lui, ne voyait rien. - Une sorte de gros chat qui vit en Afrique, précisai-je. - Elle griffe ? La question me surprit. En général, on me demandait plutôt si elle mordait. Mais c'est vrai que les chats griffent plutôt qu'ils ne mordent et que le garçon ne pouvait voir les crocs menaçants qui luisaient à quelques pouces de son visage. - Non, elle est très bien dressée. Je dois me rendre auprès du préfet. Veille à ce qu'un garde reste à la porte jusqu'à mon retour. - Il y a toujours un garde à l'entrée, centurion, de jour comme de nuit. - C'est déjà ça... Allez, viens Io, dis au revoir à Ludius. - Centurion ! M'interpella ce dernier tandis que je m'éloignais. - Oui, soldat ? - Ils n'ont peut-être pas une allure très martiale ni des manières très dignes mais... ce sont de braves types. Un sourire indulgent étira mes lèvres malgré moi. - Nous verrons, Ludius. Nous verrons... Je quittai les lieux, non sans ajuster le casque de Marcus au passage. La maison du Septimus s'élevait quelques pas plus loin, à l'angle du carrefour opposé de la caserne, sur la voie longue, qui coupait la ville d'est en ouest. Le préfet occupait l'axe stratégique de la cité, au croisement des deux voies les plus fréquentées. À cet endroit se mêlaient les gens qui allaient ou repartaient du forum - temple des affaires et de la politique à l'ouest de Pompéi - et les promeneurs de la voie pompéienne. À présent, la température était plus supportable et les chaises à porteurs plus nombreuses. C'était l'heure des invitations à dîner et des sorties dans les tavernes ; les passants avaient changé de tête et de mise. Le crépuscule faisait sortir les fêtards mais aussi les criminels. Chaque porche, portail ou avant-toit devenait un abri ténébreux pour quiconque avait quelque chose à cacher et Io avançait la tête basse et les oreilles couchées, à l'affût. Elle retrouvait les réflexes des nuits romaines, dans les quartiers mal famés où je faisais parfois mes rondes, prête à intervenir au moindre signe avant-coureur de danger. Malgré la chaleur, je vis de nombreux hommes vêtus de toges strictes, escortés de leurs serviteurs et de leur clientèle - a priori des personnages importants. Bien trop nombreux pour une si petite ville. À y regarder de plus près, je m'aperçus que j'en connaissais beaucoup, du moins de vue. Sénateurs, chevaliers, riches hommes d'affaires venus de Rome... Pompéi avait beau être un lieu de retraite estivale très prisé des citadins, cela ne justifiait nullement un tel rassemblement. On m'avait dit que la retraite de l'empereur Tibère à Capri avait drainé une partie de la cour en Campanie mais je ne m'attendais quand même pas à ce que ce fût dans de telles proportions... Si certains me reconnurent, ou reconnurent Io, ce qui devait forcément être le cas, ils n'en laissèrent rien paraître et ceux qui esquissèrent un instant d'arrêt détournèrent rapidement le regard avant d'accélérer le pas sans répondre à mon salut. Certes, j'avais été déchu de mes fonctions à Rome mais tous savaient que c'était le résultat des manigances de Séjan, ce cancrelat, ce préfet du prétoire à l'ambition démesurée qui, à force de chantage et d'intrigues avait réussi à se hisser au consulat au côté de l'empereur Tibère César. Un parvenu, un simple chevalier, un personnage odieux ayant gravi l'escalier des honneurs en marchant sur les têtes d'innocents. Têtes dont la mienne aurait fait partie sans Nerva, l'ami de l'empereur Tibère qui avait intercédé en ma faveur. Ces gens craignaient-ils donc plus Séjan que leur empereur pour feindre ainsi de ne pas me reconnaître ? Son pouvoir s'était-il étendu à ce point, durant les mois passés dans ma cellule ? À en faire trembler les plus influentes familles de l'empire à la seule idée de le froisser ? Cette pensée fit se hérisser les poils sur ma peau. Ma compagne et moi nous présentâmes à la porte du préfet, où un portier à la mise particulièrement soignée faillit tomber à la renverse, emporté par l'élan de son sursaut à la vue du léopard. - Attends ici, centurion, bredouilla-t-il, craignant de laisser pénétrer dans la maison un fauve assoiffé de sang qui les croquerait tous jusqu'au dernier. Je patientai un court instant et, par la porte entrouverte, entendis un éclat de voix suivi des pas précipités de l'esclave. Celui-ci, essoufflé et confus, s'inclina devant moi et m'invita à entrer. Je traversai le vestibule peint de fresques guerrières et suivis le serviteur jusqu'à l'atrium, les clous de mes sandales résonnant sur les mosaïques du sol où s'entrelaçaient poulpes, calamars et monstres marins dans une débauche de bleus et de verts. À l'opposé, la pièce s'ouvrait sur une colonnade donnant sur un jardin d'agrément dont les parfums se répandaient dans toute la maison. Le bassin de l'impluvium, au centre duquel une Diane chasseresse menaçait de son arc les nouveaux arrivants, parut intriguer Io, qui tira sur sa laisse avec insistance, ce qui ne lui ressemblait guère. J'en compris la raison en remarquant ce qu'elle devait prendre pour de curieux jouets mouvants, brillants et multicolores. À Rome, elle n'avait guère eu l'occasion de voir des poissons vivants... moins encore de les pourchasser dans un bassin. - Ce sont des carpes, Io. Et c'est : non. (Elle inclina la tête sur le côté.) J'ai dit : non ! (Ses grands yeux verts se firent suppliants.) Pas toucher ! (Je tirai sur la laisse et elle s'assit sur le sol, le regard rivé sur les poissons.) Io... Avec un feulement qui n'était pas loin de ressembler à un soupir, elle consentit enfin à m'emboîter le pas, pour le plus grand soulagement du serviteur, qui se voyait déjà ramasser les cadavres des précieux poissons, les deux pieds dans le bassin. - Elle n'a jamais vu de poissons dans un impluvium, expliquai-je. Enfin... jusqu'à il y a peu, me repris-je au souvenir de l'hécatombe piscicole évitée de justesse chez Dame Olconia. - Ce sont des carpes très rares et très chères, centurion, crut-il bon de préciser. Le maître y tient beaucoup. Il écarta une élégante tenture pourpre, dévoilant un corridor dans le mur peint d'un paysage agreste. Le petit tronçon de couloir donnait sur un bureau où m'attendait le propriétaire des lieux, en compagnie d'un vieil homme dont la vue m'emplit de joie. Il était celui à qui je devais probablement d'être encore en vie. Un sourire rayonnant éclaira son visage aristocratique et il me tendit les bras à la façon d'un grand-père aimant accueillant son turbulent petitfils. - Nerva ! M'écriai-je en me précipitant pour le serrer contre mon plastron. |
