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Sur le bord de la route, les lauriers-roses offraient leurs corolles au soleil du début de l'après-midi. Entre les ronces, les mûres juteuses n'attendaient que ma main pour les cueillir et, au loin, le sommet du Vésuve pointait vers le ciel comme un hommage aux dieux, ses flancs généreux disparaissant sous les ceps noueux et les bosquets. Le parfum boisé des treilles et des cyprès, auquel se mêlaient les légers effluves iodés de la mer toute proche, m'enveloppa. J'inspirai l'air vivifiant à pleins poumons tout en engloutissant les mûres grappillées sans descendre de ma monture. La Campanie semblait plus soucieuse de m'apparaître sous son meilleur jour que moi de m'y installer et, pourtant, les dieux savaient qu'en cet instant je lui étais reconnaissant pour ces parfums et cette débauche d'espace. Comment ne pas l'être après onze mois de geôle à Rome, enfermé dans les sous-sols du Palatin... " Pompéi ? Nous partons pour Pompéi ? " s'était écrié Acarius, l'esclave personnel de sa mère, lorsque je lui avais annoncé que nous allions nous installer dans la région. " Mais le feu y couve et gronde sous la terre ! Il faut s'appeler Hercule - et être aussi téméraire que lui - pour oser élever des villes sur le toit du domaine de Vulcain ! " J'avais ri, alors, de cette grotesque légende qui plaçait le domaine du dieu ardent dans les parages. J'ignorais que j'allais déchanter sous peu mais, pour le moment, tout paraissait paisible. Le long de la voie pavée, fréquentée sans être trop encombrée, les luxueuses villas suburbaines présentaient leurs façades aux stucs multicolores à la caresse du soleil. - Wotan ? La voix de Hildr filtra à travers les lourds rideaux bleus du chariot que conduisait Acarius. Je fis pivoter ma monture et me penchai entre les pans entrebâillés. - Quelque chose ne va pas, mère ? Un tout jeune aurige surgit alors dans un fracas de roues et de sabots ferrés. Il fit dangereusement zigzaguer son char de course flambant neuf entre chariots et marcheurs et manqua de couper net les jarrets de ma jument avec les essieux de son véhicule. Je l'apostrophai vertement et, sans ralentir ni même se retourner, il leva bien haut la main en un geste grossier pour me faire comprendre où je pouvais ranger mes invectives. - Fils de pou ! s'offusqua Acarius, faisant sourire les autres voyageurs. Arriviste ! Mais le garçon était déjà hors de portée de voix. - Sommes-nous bientôt arrivés, Wotan ? s'enquit ma mère. Io ne cesse de s'agiter. Un feulement plaintif s'échappa du véhicule et deux grosses billes vertes brillèrent dans la pénombre. La pauvre bête avait hâte de se dégourdir les pattes, mais je ne pouvais laisser un léopard adulte trottiner libre à mes côtés et semer la panique sur une voie aussi fréquentée. Je tendis la main. Io enjamba ma mère avec délicatesse pour venir frotter son museau suppliant contre ma paume et je lissai son pelage tacheté. - Nous serons en vue de la ville d'un moment à l'autre, encore un peu de patience. Hildr sourit, hocha la tête et s'installa aussi confortablement que possible sur les coussins. L'orage gronda soudain. Bien trop loin à l'ouest pour voiler le ciel d'azur au-dessus de nos têtes. Io n'en coucha pas moins les oreilles en montrant les crocs et ma mère lui caressa la croupe. - Le marteau du fougueux Tyr s'abat avec colère, soupira-t-elle en regardant le ciel. Et ce n'est pas contre toi, quoi que tu en penses, ajoutat- elle avec assurance. Tu as fait ce qu'il fallait, Wotan. Exactement ce qu'aurait fait ton père. Je lui adressai un sourire rassurant. - Et mon père m'a appelé Kaeso, mère. Pas Wotan. Souviens-t'en lorsque nous serons arrivés. Les Romains ne portent pas les sang-mêlé dans leur coeur. Elle m'adressa un sourire railleur et ses yeux bleus scintillèrent comme des lames à demi dégainées. - Que les Romains s'étouffent avec leur morgue. J'appelle mon fils comme je l'entends. Elle referma les rideaux du chariot avec un petit rire provocateur. Hildr, ma mère, était originaire de Germanie. Ses dieux, ses convictions et sa façon d'appréhender le monde n'avaient rien de romain ni même de purement " germanique " car elle était bructère, de ceux qui avaient infligé les pires défaites aux envahisseurs romains. Ces mêmes Bructères, bien connus pour leur sauvagerie qui, contrairement à leurs frères de race, étaient menés au combat non par leur chef de tribu mais par leurs reines et prophétesses. Ma mère était l'une d'entre elles avant de devenir la prise de guerre, puis l'esclave de Drusus, le frère de l'empereur actuel, Tibère César. La prophétesse de son clan. Une princesse bructère belle et sauvage comme un jeune chat. Oui, elle était belle, ma mère, et autrement plus brillante que les nobles romaines qui la traitaient avec condescendance bien qu'elle les dépassât toutes d'une bonne tête, au sens propre comme au figuré. Ni son statut parmi les siens, ni ses connaissances occultes, ni le rang élevé de mon père - qui l'avait achetée à Drusus, affranchie puis épousée - n'avaient jamais pu briser le mur de mépris qui isolait Hildr du monde " raffiné " où nous vivions. Je méditais encore sur ce monde romain si " civilisé " et si " tolérant ", à en croire nos philosophes, lorsque, vers la huitième heure (note : Vers midi. Huitième heure à compter du lever du soleil en été), je vis enfin se découper les murailles de Pompéi à l'horizon. Paradoxalement, ma fatigue monta d'un cran. Comme les dernières foulées d'une course, la distance qui me séparait du " joyau de la Campanie " me semblait infranchissable. Je grattai le rideau du chariot et ma mère passa la tête par l'entrebâillement. - Nous sommes arrivés, annonçai-je en élevant la voix pour couvrir le bruit des roues, des conversations et des sabots. Elle adressa à ses dieux une prière silencieuse et Io voulut sauter hors du chariot. Je la retins de justesse. Un enfant efflanqué d'une dizaine d'années, qui marchait sur le bord opposé de la voie au côté d'un vieillard, poussa aussitôt un cri en pointant un doigt dans ma direction mais, le temps que l'homme se retourne, j'avais refermé les pans du rideau. - Je ne mens pas ! insista le petit en tirant son aïeul par le bras. Le grand blond, là-bas, il a un lion avec des taches ! Le vieil homme se contenta de hocher la tête avec un sourire indulgent et je pris place dans la file d'attente des chariots, devant la Porta Saliensis, la porte du Sel, l'une des huit que comptait la ville. Renforcée par des pilastres de tuf gris, elle s'ouvrait dans de hauts remparts à double courtine. Nous paraissions être à l'endroit le plus élevé de la ville, un site de défense stratégique où se dressaient les tours de garde de la cité. Elles dominaient les murs et leur construction remontait sans doute au siège de Sylla. Les engins de guerre avaient d'ailleurs laissé des traces bien visibles dans le tuf tendre et, entre les graffitis, des dizaines de chocs et de trous parsemaient la muraille. La file d'attente s'ébranla enfin et je secouai la tête comme si ce simple geste pouvait chasser l'amertume de me trouver là. Trois grands arcs s'ouvraient devant nous à l'extrême encoignure nord-ouest de la fortification. Celui du centre était destiné aux chariots. Je m'y engageai et, en passant sous la voûte basse où la fraîcheur me parut presque mordante en comparaison du soleil cuisant sous lequel j'avais patienté, je remarquai un grand perron qui devait mener sur le chemin de ronde. Au pied du grand escalier, deux sentinelles vêtues de tuniques d'un bleu passé, le casque de guingois, le cheveu huileux et une barbe de plusieurs jours perçant sur le menton, somnolaient, assises sur des chaises pliantes et mollement appuyées sur leurs lances. Le plus âgé des deux hommes, aussi large que haut, faisait signe de passer d'un geste las et régulier sans même lever la tête ni prêter la moindre attention aux dizaines de voitures et de piétons qui franchissaient la porte. Au joyeux " Salut, Marcus ! Belle journée, hein ? " que lui lança le conducteur du chariot qui me précédait, il répondit machinalement par un son à peine articulé. Une telle désinvolture me laissa sans voix. Je fis signe à Acarius d'arrêter le chariot et il se fendit d'un regard offensé en désignant la file interminable de véhicules qui attendaient leur tour sous la chaleur assommante. - Ne bouge pas de là, ordonnai-je, provoquant un concert de jurons de la part d'un marchand de vin dont le chariot semblait sur le point de céder sous le poids des amphores. Tout à leur repos, les sentinelles ne se rendirent compte de rien et je sautai de mon cheval pour agiter une paire de tablettes sous le nez du plus jeune. - Milicien ? Je...Eh ! Milicien ! Il dormait à poings fermés et, à présent que j'étais près de lui, j'entendais distinctement son léger ronflement. - Désolé d'interrompre ta sieste, milicien, fis-je en secouant l'autre, qui répondait au nom de Marcus. J'ai besoin d'un renseignement. Il leva vers moi un regard vitreux et, après m'avoir considéré avec gravité de bas en haut, me fit signe de circuler. - Pas besoin de laissez-passer, étranger, tu peux y aller. J'eus un mouvement de recul, et pas seulement parce que son haleine empestait le vin. L'épithète d'étranger avait beau me coller aux sandales depuis ma plus tendre enfance, elle me vexait toujours autant.Même si je m'exprimais sans le moindre accent et en un latin parfait, ma haute taille, mes cheveux blonds et mes yeux bleus trop clairs me catapultaient inéluctablement dans la catégorie " barbare ". - Je vais voir l'épouse de Lucius Cornelius, insistai-je en lui présentant mes tablettes, qu'il dédaigna de consulter. Où puis-je trouver sa maison ? - Qui ça ? Demanda-t-il en étouffant un bâillement. Je répétai le nom et il plissa le front, poussant laborieusement l'information jusqu'à sa cervelle ensommeillée. - Cornelius...L'affranchi ? Le frère de Longinus le potier ? (Le marchand s'époumona dans mon dos et la sentinelle leva les bras au ciel d'un geste las.) Ça va, Gilvus ! Tu vois pas que ce grand gaillard est perdu ? Eh bien, recule un peu, par Jupiter ! Ronchonnant et jurant, le marchand finit par se faufiler entre le perron et mon chariot. - Le chevalier Lucius Cornelius Pompeius, précisai-je à l'intention de Marcus. Il fronça les sourcils et hocha la tête avant d'asséner un coup de coude à son compagnon, qui ripa sur sa lance et se réveilla en sursaut. - Tu sais où elle est, toi, la maison de Cornelius ? Le garçon bâilla en enfonçant méthodiquement l'index dans chacune de ses cavités nasales avant de l'essuyer sur son plastron de cuir terni. - Le frère du potier ? (Je me passai la main sur le visage, effondré, et le milicien lui répéta le nom complet.) Ah ! Ce Cornelius-là... (Il siffla.) T'as intérêt à avoir une bonne raison pour le déranger. Oh ! Mais... Attends un peu. Il est pas parti à Capri, lui ? Marcus haussa les épaules. - J'ai une lettre de recommandation pour son épouse, fis-je en tendant une fois de plus mes tablettes. Il les prit, dénoua le lacet et essaya de déchiffrer l'écriture élégante avant de les passer à son collègue. - Vas-y, toi, tu sais mieux que moi. Je me mordis la langue et Marcus commença la lecture à haute voix, ânonnant comme un écolier. - Ka-e-so Concorda...Concordia... - Kaeso Concordianus Licinus, m'emportaije. C'est mon nom. - Affranchi ? S'enquit-il. Je serrai les dents. Beaucoup d'esclaves affranchis prenaient le nom de leur maître, ce qui, pour ce milicien obtus, devait forcément être le cas du " barbare " que j'étais. N'obtenant pas de réponse, il poursuivit laborieusement sa lecture. - Tu viens rejoindre les milices civiles ? s'écria-t-il joyeusement en découvrant la raison de ma présence en ville. Je sais pas quelles ficelles t'as tirées pour arriver ici mais t'as eu sacrément raison, parole de Marcus, murmura-t-il avec un clin d'oeil. Y se passe jamais rien. Il me tendit les tablettes, mais je les repoussais. - Poursuis. - Centau...centu... - Centurion, lut le plus jeune par-dessus son épaule. Centurion ? Sa mâchoire retomba et il échangea un regard affolé avec son compagnon. Ils blêmirent de concert et, laissant échapper leur lance, se redressèrent d'un bond pour me saluer en une pitoyable parodie d'attitude militaire. - Sois le bienvenu à Pompéi, centurion ! Ils transpiraient soudain à grosses gouttes et leurs visages levés vers moi tremblaient comme des gâteaux de laitue. Je les dépassais tous deux d'une bonne coudée de haut comme de large. - Je ne le répéterai qu'une fois encore, fis-je entre mes dents. Où puis-je trouver la maison du chevalier Lucius Cornelius Pompeius ? - Tout droit, centurion ! s'égosilla le plus jeune. Puis seconde voie à gauche jusqu'au carrefour d'Auguste. Avec des gestes secs, je ramassai leurs lances, les leur mis dans la main, redressai leurs casques sur leurs têtes et tirai sur leurs tuniques. - Lavez-vous, cirez-moi ces plastrons et rasez-vous la barbe ! - Àtes ordres, centurion ! J'esquissai un demi-tour mais revins sur mes pas, me saisis des chaises pliantes et les jetai contre la muraille couverte de dessins obscènes, les faisant sursauter. - Les tours de garde, c'est debout et les yeux ouverts ! Je les laissai plantés là, remontai sur ma jument et fis signe à Acarius en talonnant ma monture. Passer des troupes d'élite de la plus grande métropole du monde civilisé à la milice pouilleuse d'une petite ville de villégiature campanienne... Belle promotion pour un officier de trente ans ! |
